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Souvenirs d'enfance... souvenirs de souffrance
Il est là assis à même le sol, une couverture
sur les genoux, un carton déplié sous les fesses. Pas rasé
depuis belle lurette, à peine un coup de couteau de temps en temps
lorsque cette longue barbe de plusieurs mois commence réellement à
l'ennuyer. Il tient fort sa bouteille de bibine dans sa main gauche pendant
que la droite gratte le bas de son dos. Depuis combien de temps était-il
dans ce quartier ? Il ne saurait le dire. 5 peut-être 6 mois. Sûrement
plus ! Et l'hiver approche à grands pas, sans que le moindre abri ne
se fasse connaître. Le jour tombe et il n'a toujours rien mangé
de la journée, si ce n'est les miettes laissées ici et là
par les gamins du coin. Quand soudain il la voit. Chaque soir, elle croise
son chemin, toujours aussi distante, toujours aussi belle, rayonnante comme
à l'époque, se rappelle-t-il.
« L'époque ! J'avais à peine 12 ans. La première
fois que je l'ai vu, cette bécasse, j'en suis tombé raide dingue.
Faut dire qu'elle portait la plus courte des minijupes, un décolleté
à faire plonger n'importe quel gosse et ses yeux... J'me souviens de
ses yeux ! Vert émeraude. On aurait dit deux bijoux. J'voulais le lui
dire, j'y aurais fait tant de choses. Encore aujourd'hui, d'ailleurs. C'est
qu'avec les années, elle ne s'est pas enlaidie, la charogne ! Mais
il a fallu qu'elle soit plus âgée que moi, qu'elle parte avant
que je trouve le courage de lui dire la moitié de mes sentiments. J'ai
bien essayé une fois ou deux. Mais dès que ses yeux rencontraient
les miens c'était fini. Je bredouillais des bêtises et elle en
profitait pour se moquer. Elle riait de moi, de ma timidité et encourageait
ses copains à en faire autant. En moins d'un an, je suis devenu la
risée de tout le collège, de toute la région, même.
Et cela me poursuit encore aujourd'hui ! La garce. Ne pouvait-elle pas être
moins jolie. Ne pouvait-elle pas être moins sotte ! »
Mais si hier il restait là sans rien faire, aujourd'hui il en serait
tout autrement. Ce sera maintenant ou jamais ! Il se surprend en se levant.
Il s'approche, voulant lui barrer la route. Aujourd'hui, il se sent la force
de la regarder en face. De se tenir près d'elle sans baisser les yeux.
Sans plus attendre, il se place au milieu du trottoir. Sans le reconnaître,
elle cherche à l'éviter, la crainte et l’incompréhension
commencent à se lire dans ses yeux. Son visage se crispe. Elle fait
un pas de côté, il la suit. Il se met à sourire doucement
alors qu'elle commence à paniquer. Pour une fois, il aura le dessus.
Juste une fois ! Etre, ne serait-ce que quelques secondes le plus puissant.
Que lui veut cet homme,
ce clochard ?
Elle aimerait lui donner son argent, mais elle a comme une étrange
sensation. Cet homme la regarde chaque jour, chaque soir. Souvent il se permet
quelques commentaires, lorsque l'alcool fait son effet. Mais ce soir, c'est
un autre regard qu'elle perçoit. Un sentiment étrange l'habite
soudainement. Alors qu'il est encore loin d'elle, elle sent, elle voit une
lueur dans les yeux de cet étranger qui n'est pas habituel. Ce n'est
ni de l'envie, ni de la crainte, c'est plutôt un sentiment de dureté.
De domination froide.
Lorsqu'il approche sa main pour la retenir avant qu'elle ne s'enfuie, elle
recule, il s'amuse de la voir ainsi. Les souvenirs affluent dans son esprit.
Le nombre de moqueries, de méchancetés gratuites mais surtout
d'ignorance le rend presque fou. Il sent monter en lui une adrénaline
qu'il ne connaissait pas. Une toute puissance qu'il semble ne plus maîtriser.
Une envie lui prend, il se voit poser sa main sur sa gorge, et puis serrer
fort, toujours plus fort. Il imagine ses yeux s’agrandirent et en un
instant il la croit évanouie sur le sol. Sans un bruit, si ce n’est
celui de ses vêtements se froissant en foulant le trottoir de trop prêt.
Puis PAN. Une douleur. Il ouvre les yeux, elle est là en face de lui,
le menaçant d'un revolver. Non, elle ne le menace plus, elle l'a tué.
Tout simplement !
écrit par Cédrine Samk le 26 juillet 2005