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Le temps d’une chanson

 

 

Je m’approche de la maison de Rose, mon arrière-grand-mère. Une façade délavée, mais pleine de charme comme la vieille femme qui refuse de quitter ses murs. Elle y a passé toute sa vie, et depuis que nous nous sommes rapproché d’elle en vivant sur ses terres, elle s’y sent encore plus en sécurité. Le panier que je tiens à bout de bras commence à se faire lourd. Je frappe le carreau de la cuisine et sans attendre de réponse, je pousse la lourde porte vitrée.
Personne en vue ! Je sors la tarte aux fruits que j’ai confectionné le matin même avec maman et la dépose délicatement sur la petite table près du fourneau, en prenant garde de ne pas soulever le linge qui la protège des insectes.
Faisant plus attention aux bruits, je m’aperçois qu’une douce mélodie vient chatouiller mes jeunes oreilles. Je me rends au salon et je découvre mon aïeul comme jamais encore je ne l’avais vue. Debout au milieu de la pièce, les yeux fermés, ses longs cheveux blancs détachés, une très jolie robe semblant sortir d’une autre époque, elle relève ses bras face à elle et s’élance doucement au rythme de cette valse. Après quelques tours, elle ouvre les yeux et sans paraître surprise, elle me sourit et me fait signe d’avancer. Je m’exécute sans me faire prier. Elle me prend dans ses bras, place mes mains et m’entraîne immédiatement dans sa ronde à trois temps.
Soudain quelques murmures traversent ses lèvres, elle parle calmement, sereinement, et mon cœur écoute avec joie cette confession, ce souvenir.

« Il vivait de l’autre côté du village. Près des vignes. Nous nous apercevions que peu, mais à chaque fois nos regards laissaient deviner notre attirance. Notre désir de mieux nous connaître. Malheureusement nos deux familles ne s’appréciaient pas. Et ce n’est que pure politesse qu’ils s’adressaient un bonjour le dimanche après la messe. Mais même dans la maison du Seigneur, chacun de notre côté, nos yeux se cherchaient, se parlaient.
Un soir de bal, il m’invita à danser sur cette valse que tu entends, ma chérie. Rougissante, j’acceptai. Soudain, je me sentais libre de tout, heureuse de le sentir si proche de moi, lui que je ne faisais que regarder de loin, de très loin. Je n’avais même jamais entendu le son de sa voix. Aujourd’hui encore ses cinq petits mots résonnent dans ma tête… ou peut-être dans mon cœur, je ne sais plus ! S’approcher de lui, le sentir, le voir de si près me donna le vertige, mais cette sensation fut si enivrante qu’elle me donna la force de le suivre sur la piste réservée aux danseurs. Ma première main se posa aussi délicatement que je pus sur son épaule, sur sa chemise, proche de sa nuque, de ses cheveux. Pendant qu’il saisissait mon autre main pour la serrer le temps d’une danse. Sa paume, rendue rêche par les travaux des champs était robuste et forte, comme celle de mon père. Comme celle de beaucoup d’hommes. Cette main resta gravée en moi. Sa couleur, sa texture, mais aussi sa manière de me tenir serrer contre lui, sans que les autres ne s’en aperçoivent. Cette chaleur au creux de mon dos…
Il avait dû les frotter fort, ses mains pour qu’elles soient propres, pour qu’elles ne salissent pas ma belle robe. Maman me l’avait confectionné elle-même. Elle y avait passé des heures à la seule lueur de la bougie. Mon père la grondait gentiment, lui disant qu’elle gaspillait la cire. Mais elle savait au fond d’elle qu’il serait fier que je puisse la porter le soir du grand bal de la région.
Ce bal était l’endroit où chaque année, les jeunes filles espéraient rencontrer l’homme qu’elles épouseraient. Mais cette année-là, il prit une toute autre importance. La guerre s’annoncait dans les campagnes environnantes et tout le monde se doutait qu’un jour prochain, tous nos hommes valides, maris, pères, fils, frères s’en iraient combattre la puissance allemande. Ce fut d’ailleurs le dernier soir de paix. Nous vîmes pour la dernière fois nos hommes s’amuser, courtiser et boire plus que de raison, certainement pour oublier ce que bientôt serait notre quotidien. C’est-à-dire la guerre. La grande guerre !

Ce soir-là il me prit dans ses bras, il me fit tournoyer autour de lui, il me fit prendre de la hauteur dans mon cœur pour ne jamais réellement redescendre. Il sentait bon la paille. La peau de son visage semblait si douce, mais jamais je n’ai osé approcher ma main. Seuls mes yeux se délectaient de tant de beauté, et mon esprit se débattit avec mon imaginaire. Et depuis… ma mémoire ne cesse de me faire revivre ce souvenir.
D’autres envies, d’autres regrets me sont venus avec les années. Le regret de ne pas avoir connu le soyeux de ses cheveux, de ne pas l’avoir vu au réveil, celui de ne pas lui avoir fait goûter ma tarte préférée, l’envie toute simple de n’avoir jamais pu l’aimer au grand jour. De connaître sa douceur, ou sa rudesse, de revoir ne serait-ce qu’une fois les étoiles brillées dans ses yeux, de le sentir défaillir au seul contact intime que nous avons eu, que nous nous sommes accordés. Celui d’unir nos lèvres dans un long baiser. Un baiser d’amour, un baiser d’adieu. »

Les dernières notes de valses s’arrêtent et laissent ainsi comme unique bruit celui du ronronnement de l’aiguille du gramophone. Rose lâche ma main et se dirige lentement près du vieil appareil. D’un geste saccadé, par la vieillesse ou par l’émotion, elle retire le disque noir et le range précieusement dans sa fourre. Je lui demandai si c’était mon Papy.

« Non. Ton Papy je ne l’ai connu que bien longtemps après.
J’avais à peu près l’âge de ta sœur, c’était mon premier bal… Il s’appelait Louis, il venait d’avoir dix-neuf ans. À la fin du bal, nous nous sommes cachés derrière une grange pour s’échanger vœux et promesses. Nous souhaitions, l’un comme l’autre, nous laisser un souvenir auquel se raccrocher les jours de tristesse. Et aussi timide l’un que l’autre nous nous embrassâmes tendrement. C’était mon premier baiser.
Et quelques jours après ce fameux bal… il partir avec d’autres, combattre. Il n’est jamais revenu. On me fit parvenir bien des années après, un médaillon qu’il avait autour de son cou. Un jour, sa jeune sœur est venue frapper à ma porte. J’ai tout de suite deviné pourquoi elle était là. Louis était mort, avec les honneurs. Il avait inscrit mon prénom derrière ce médaillon, à la seule force de ses doigts. Elle pensait qu’il devait me revenir. Depuis je le garde près de moi, près de mon cœur. »
« C’est triste, Mamie. »
« C’est la vie, mon enfant. J’ai eu la chance de vivre et pour lui, je me suis débrouillée pour être heureuse. Lui n’en a pas eu l’occasion. Je sais qu’il m’aimait et le temps d’une chanson, de cette chanson nous y avons cru. Rien que le temps d’une chanson.

 

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